Je n'avais que 18 ans. Mais j'étais déjà morte. Crevée. Et le monde s'en foutait. Le monde se fout pas mal de la mort d'un homme. En l'occurrence d'une femme. Si avait elle eu le temps d'être une femme. J'étais jeune, pourtant, mon visage, usé par le poids des années en révélait long. Comme un visage souillé, j'étais jeune mais empoisonnée, crevée de l'intérieur. La vie avait eu raison de moi faut-il croire.
« La vie ne l'a pas gâtée » voila ce qu'on disait de moi sur mon passage. Non, c'est vrai, elle ne m'avait pas gâtée, mais à vrai dire, elle ne m'avait pas pourrie non plus.
La seule chose qu'elle ait faite c'est me tuer.
En fait, non je me suis laisser crever toute seule. Nan, nan, pas laisser crever, je me suis crevée. C'était comme ça.
Mais cette vie là, dans l'hypothèse ou on puisse appeler ça une vie avait transformé mon visage. L'avait transmuté. Passait dans un autre monde.
Au delà, d'un regard désillusionné, fatigué, las, il y avait tout le reste. Une taille plutôt grande et plutôt mince, mais on lisait une vieille carrure sportive derrière. Tout en muscle et tout en sourire. Peut-être que j'avais réellement été comme ça. Peut-être ... peut-être...
Joues creuses... cheveux longs... peau si blanche devenue grise d'éclat... mais surtout ces yeux... ces yeux... bleus... si clairs... si foncés... si profonds... mais plus d'éclat dedans. Ils auraient pu être l'innocence parfaite, faire de moi un visage pur et doux voire bienveillant. Ces yeux qui auraient pu être le diable en personne. Sournois, vice, perfide, et tout ce qu'il y a de malsain. Je pouvais jouer les 2 rôles à la perfection, passer de l'un à l'autre. En quelques secondes seulement. Elfe à la sado-maso folle. Je me plaisais à me croire folle. Mais je ne l'étais pas. Pas plus que quelqu'un d'autre.
J'avais été belle, très belle, je le suis toujours... en enlevant ces cernes, cette lassitude profonde, cette souillure de vivacité qui m'habitait encore à ma parole...
Et cette nuit froide d'hiver était grise et maussade, comme toutes les autres nuits, comme tous les autres jours, je devrais dire comme tout en fait.
Vous me demanderez sûrement ce que je fous sur terre ? Mais ça, je vous l'ai déjà dit. Ou plutôt, suggéré. Je continue mon bout de chemin, aussi con soit-il. Et je fais rien. Laisser filer le temps entre mes doigts.
Pourquoi ne pas me tuer ? En finir pour de bon ?
En finir avec quoi ? Non parce que je n'en finirais pas.
Excusez moi, j'ai besoin de rire...
Non, parce que on ne finit pas. On fait ce qu'on doit faire. Et on revient toujours le faire si on pas fini cet « enseignement ». Alors, ma foi, autant le faire d'une traite.
Mais au suicide ? Si. Bien sur que si j'y ai pensé. Mais dans le fond je vois pas pourquoi ? En y réfléchissant je ne suis pas si malheureuse. Je crois même ne jamais l'avoir été, mais juste et malheureusement lassée de cette stupide vie qui ne veut pas en finir.
Et cette froide nuit d'hiver je marche. Sans but précis si ce n'est celui d'errer avec la neige qui te crache doucement un sanglot humide à la gueule. Parce que j'ai rien de mieux à faire. Juste des mitaines et une écharpe pour me réchauffer. Pas d'avantage.
J'aime profondément l'hiver. Pas le froid. L'hiver. Même si au fond je devrais le détester. Parce que j'y suis née. Parce que ma mère y est née, et que ma mère y est morte. Partie beaucoup trop jeune elle aussi. Mais elle ne méritait pas. Une femme extraordinaire. Pas parfaite, pas modèle, mais voila, c'était ma mère.
« Tant qu'elle vivra, je vivrais »
Voila ce que j'avais toujours dit et je ne m'étais pas trompée en fait. Mais il y a une chose que je n'avais pas prévue :
Elle continuait à vivre auprès des anges, moi je continuais à mourir auprès des hommes.
Ça, je ne m'en étais rendue compte qu'après sa mort, elle avait constitué à elle seule ma seule famille, tout ce dont j'avais besoin pour subsister. Les autres étaient là, avaient toujours étaient là sans que j'y prête attention, sans que je leur accorde la moindre importance. Alors quand elle est morte. On a tous suivi notre bout de chemin séparément. Non en fait, il n'y a que moi qui me suis séparée des autres. Mes 2 frères et ma s½ur étaient restés pour mon père. Et moi j'étais partie, continuer ailleurs et autrement. J'avais fais preuve d'un égoïsme assez développé, je le conçois. Mais à ce moment, être égoïste, c'était bien le cadet de mes soucis.
Et personne n'avait essayé de me rappeler. Peut-etre avaient-ils deviné que c'était en vain...
Je marchais sur le trottoir dans un coin un peu abandonné de Hambourg. Un coin où ne voyait pas mais d'où l'on pouvait entendre les remous du vieux port.
A mon arrivée, ça m'avait calmé. Ce bruit simple, si simple de la nature.
Mais aujourd'hui je n'avais plus besoin de me calmer, n'y même de m'énerver, parce que j'en avais rien a foutre des émotions souvent accompagnées d'un immonde dégoulinant de pleurs.
Mes manches retroussées laissaient apparaître ce qui avaient été mes anciens bras striés. De vieilles cicatrices qui ne valaient plus la peine d'être regardées. Découpés, ciselés, torturés, scarifiés, mutilés... mutilation... comme j'avais tant chéri ce mot ! Fallait-il encore être bien masochiste, et c'était bien ce que j'étais. Ce mot si doux, pour un acte si fort. M u t i l a t i o n. Ce mot n'est pas répugnant. Des lames, j'en voyais tous les jours, tous les soirs, à n'en pas cerner la différence. C'était une pure drogue, j'en avais besoin. Je ne savais même plus à quoi ça me servait. Je me vidais un peu plus chaque jour... me faire crever. Peut-etre c'était bien ça que je voulais. Crever sans crever. L'être sans le paraître, le paraître sans l'être. Mhhh, plutôt la première solution. J' sais pas trop...
Je continuais à marcher le long des berges mornes. Sous cette neige tombant doucement qui m'enlaçait. Les rares gens me faisaient sourire : se précipitant, courant pour aller s'abriter...
Ils vont rejoindre leur petite famille, se faire des sourires, raconter des histoires à ses enfants, aller fumer sa pipe devant la cheminée, avant d'aller tous ensemble décorer le sapin.
Il n'était pas très tard. J'entrais dans un petit bar et pris deux ou trois cafés. Je ne mangeais plus trop et je fumais beaucoup. Aussi je m'activais en restant endormie au café.
Le bar était presque désert, la lumière assez faible, éclairage et ambiance qui me font penser aux guinguettes, les soirs de noël, seuls les vieux désillusionnés sont encore là, avec pour se réchauffer le c½ur l'accordéon et la lumière du bar. Mais ce n'est pas triste. Il est comme ça. Jusqu'au moment où le patron, vous dit que vous feriez mieux de rentrer. C'est noël, il y a forcément quelqu'un qui nous attend. Quel con ! Qu'est ce qu'il en sait lui ? Peut-être qu'on est bien, seul sur cette terre aussi !
Je tourne la tête, et de par la petite fenêtre en bois aux barreaux de fer, j'entrevois deux silhouettes qui ont probablement l'air de se tenir la main. Il fait noir dehors mais je peux lire en eux. Ils m'intriguent ces deux la ! Ils se chuchotent je ne sais trop quoi. J'ai envie de savoir ; meme si ça ne me regarde pas.
Et puis peu importe. Ce n'est pas la curiosité qui va me bouffer, je suis déjà bouffée de toute manière, il n'y plus grand-chose à prendre encore.
Je paie mes cafés et sors.
Et là je peux entendre un bout de conversation des deux silhouettes. D'après les voix, j'en déduis que ce sont deux hommes, meme si l'un a une voix plus douce, plus féminine.
On peut lire dans leur voix, un intérêt sans borne pour le néant. Une désillusion eux aussi. Ils sont assis sur un muret, à la faible lueur d'un lampadaire qui, je crois, fait lui aussi ses au revoir aux mondes. Il agonise sans souffrance ; s'en va comme il est venu...
Je m'approche des deux silhouettes. Je leur donnerai mon age, vingt ans, tout au plus. Ils sont maigres, l'un encore plus que l'autre. Ils ont les joues creuses, un regard assez inexpressif... on dirait deux camés. Mais de jeunes camés, ceux qui voient encore dans la drogue une illusion, un infime espoir... ils se partagent une cigarette. Peut-etre la dernière du paquet.
Ils sont très proches, leurs cuisses se collent.
Je ne sais pas pourquoi, je m'identifie à ces deux la.
L'impression d'être crevés eux aussi.
A leur voix, non, ils seraient presque vivants, mais il suffit de regarder leur visage pour se rendre compte qu'ils sont morts. Comme moi. Exténués par la vie.
Je continue de les fixer, debout devant eux. Ils ont l'air de se foutre royalement de ma présence d'ailleurs.
« Redonne moi la cigarette ».
Son vis-à-vis lui met le mégot à la bouche avant de se le poser lui-même sur les lèvres.
Cette cigarette, se consume, un peu comme leur vie, un peu comme moi. Consumée.
Ils ont une meme gestuelle, une meme attitude, une meme expression, ils se répondent en écho. L'un semble deviner ce que l'autre dit. Ils doivent beaucoup s'aimer. Sûrement de vieux amants. Qui ont voulu refaire le monde. Des amants fusionnels, que leur amour passion a détruit. C'est une hypothèse.
Quelque chose m'intrigue chez eux. Ils ont quand meme quelque chose de plus dans les yeux. Une brillance serait beaucoup dire, mais un éclat peut-être. Un blanc ou un noir. Un blanc et un noir. Alors que les miens malgré leur bleu apparent ne reflètent que du gris.
L'un deux avec de longues dreads reprend la parole :
« Bill... qu'est ce qu'on va faire ?
- je ne sais pas
- on est si seuls Bill
- on est tous les deux
- pourquoi les autres ne veulent-ils plus de nous ?
- pourquoi sommes nous rejetés ?
- pourquoi on a cru ce connard ?
- pourquoi tout s'est brusquement arrêté ?
- qu'est ce qu'on fera sans musique ?
- le succès nous a bouffé
- tu continueras à chanter ? dis ?
- pour toi
- Bill... serre moi fort dans tes bras »
C'est ce que cet homme aux cheveux longs noirs et lisses s'empresse de faire.
Il enferme le dreadeux dans ses bras. Le recouvre d'une protection infinie de douceur. Ils sont morts eux aussi, mais ils sont morts a deux. Chacun lit et comble la détresse de l'autre.
Je ne peux m'empêcher de verser une larme. Tout en sachant que c'est inutile. Tout en sachent que cela doit faire maintenant deux ans que je n'ai pas pleuré.
Ils avaient dit cela d'un ton las, peut-être était-ce un dialogue qui se répétait tous les jours...
Le prétendu dénommé Bill lève les yeux vers moi, semblant enfin m'avoir vu.
Il me dévisage sans d'autre intérêt que celui de me regarder.
J'en profite pour faire de même.
Il a des traits particulièrement fins. Un regard usé et fatigué, trompé par l'hypocrisie et la méchanceté de ce monde. Il est beau, il est magnifique cet androgyne. Mais ses traits tirés et inquiétés le rendraient presque laid. C'est un ange. Mais si cet être là a des ailes, elles sont noires. Pas forcément parce qu'il a fait quelque chose de mal, mais le monde a teint ses ailes... carbonisées.
Il me fait signe de venir m'asseoir...
Bizarrement je m'exécute et m'assieds à coté d'eux sur le muret.
Mon bel androgyne ne dit mot. Mais ce n'est pas grave.
En fait, on n'a pas besoin de parler.
Je suis bien là. Peut-être qu'il me manque simplement une présence.
J'allume mécaniquement une cigarette.
Le dreadeux tourne vaguement la tête vers moi. Je lui tends alors ma clope, il prend une taf, la passe à Bill, qui se sert aussi pour me la rendre ensuite. On regarde ts les trois devant soi.
« Et toi qu'est ce qu'il t'es arrivé ? »
Ils ont dit ça d'une même voix, en même temps.
Au fond tout le monde sait qu'on s'en fiche pas mal de mon récit. Mais on parle, de quoi tuer le temps, l'ennui...
« À en voir nos visages, je dirais, mon histoire est votre histoire. On s'est laissés submergés par une solitude qui ne ronge pas et puis qui nous entraîne dans un débit
- de je-m'en-foutisme et de fatalisme
- qui nous bouffe de l'intérieur mais
- on ne veut plus agir
- parce que finalement on est bien là. »
On finissait chacun les phrases de l'autre.
« Ça dépasse la tristesse
- c'est comme le néant
- c'est le néant
- ...
- ...
- ... »
Un silence se fit. Un silence parmi tant d'autres. A voir sans être blasée tout ce qui défile devant nos yeux.
On voit, malgré nous, mais jamais on ne regarde.
On entend mais jamais on écoute.
On laisse le monde être... c'est tout...
« Moi c'est tom dit soudain le dreadé.
- bien... moi c'est katiouchka
- Bill... »
Nous continuons à regarder devant nous, même quand nous parlons.
« On avait un groupe de musique
- avec des amis
- une belle carrière commençait
- mais ce milieu est pourri jusqu'aux entrailles
- le buisines nous a détruit
- on commençait à faire n'importe quoi
- même pas vu qu'on se détachait de nos amis
- l'un a fini dans la drogue
- l'autre on sait pas
- moi aussi je me drogue
- ça ne sert pas à grand-chose
- mais ce n'est pas souvent , se justifie l'autre
- on laisse faire les choses»
Ils disent tout ça sur un ton las, morne, sans intérêt. La vie, la mort, les amis, la drogue, c'est pareil...
« Et on continue notre bout de chemin » conclué-je.
« On va y aller maintenant », dit Tom
Ils se lèvent du muret...
Bill me dit : « on se reverra »
J'en doute. Oui, ça m'étonnerait.
C'est une des phrase toutes faites qu'il doit connaître par c½ur, qu'on lui a inculqué dans sa tête de gamin innocent.
ou alors notre rencontre n'était vraiment rien d'un hasard...
« D'accord... a bientôt » répondis-je du même ton que lui. Du même ton que toute la soirée.
Peut-être j'aimerais les revoir. Parce que je me suis identifiée a eux dans l'espace et le temps de quelques secondes. Ils n'avaient pas un intérêt pour moi plus grand que d'autres personnes. Mais ils étaient beaux, beaux de l'intérieur, même si rongés par un quelque chose d'infiniment petit qui prendra peu à peu toute la place. Eux, je leur ai parlé sans avoir couché avec. Eux, oui, J'aimerais les revoir. Mais je sais bien qu'on ne se reverra pas, ça ne servirait tout simplement à rien ; un peu de chaleur intérieure. Mouais ptet' bien.
Je les vois s'éloigner petit à petit.
Ils se retournent en même temps...
Et là, quelque chose me frappe. Je vois pour la première fois leurs deux visages face à moi.
Dieu, ces deux la sont jumeaux !
Mes yeux sont à nouveaux embués. Je tourne le dos. Et continue mon bout de chemin...
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c'est un one shot qui vient de mon autre blog...
mais dites moi ce que vous en pensez